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« Le Livre des Joueurs » Souvenir d’Outre-tombe

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SOUVENIRS

D’OUTRE TOMBE

LE LIVRE DES JOUEURS


2 FÉVRIER 2018

Préface:

Souvenirs d’Outre Tombe est une création de la Guilde de Bretagne et de la Bibliothèque des Champs Libres. Nos équipes sont heureuses de vous avoir fait jouer, réfléchir et peut-être redécouvrir l’espace des Champs Libres dans le cadre de « Jardins d’hiver »

En écrivant votre version des souvenirs de Jeanne, vous avez réussi à libérer Jeanne de son état de fantôme.

Elle vous livre dans les pages qui suivent les évènements tels qu’elle les a vécu.

Vous pouvez retrouver les premières apparitions de Jeanne aux Champs Libres ici:

Apparition caméra de surveillance

Apparition musée Henri Pollès

Teaser de l’animation

Les photos de l’événement seront disponibles sur la page Facebook de la Guilde de Bretagne.

Remerciements:

La Guilde de Bretagne et Les Champs Libres vous remercient vivement de votre participation !

La Guilde de Bretagne remercie:

  • les Champs Libres pour nous avoir fait de nouveau confiance dans ce projet ludico culturel.
  • ses bénévoles : Amélie, Aurélie, Emmanuelle, Gaëlle, Ingrid, Marie, Christian, Manu, Patrick, Tristan et Xavier.
  • les Péons de la Lumière pour la réalisations des teasers et indices vidéos ainsi que Christian Estévez pour le reportage photo
  • Stéphanie « De capes et d’aiguilles » pour la conception et réalisation de la robe de Jeanne.

Vos créations

 

ÉQUIPE 1

CHAPITRE 1

Le 2 février 1930, Jeanne a mangé des crêpes au Champs de Mars avec son frère Morvan.

CHAPITRE 2

Jeanne et Joseph se sont rencontrés à lamer à St Lunaire en 1954 et s’écrivent depuis par cartes postales.

CHAPITRE 3

Le jour de la Saint Valentin, Jeanne se marie au Thabor, le père Philippe officie.

CHAPITRE 4

Au cours de l’hiver 56, Jeanne aménage dans le quartier de la maison de la Radio.

CHAPITRE 5

Baptême, automne, Eldest (fils de Jeanne), Hôtel Dieu.

 

ÉQUIPE 2

CHAPITRE 1

Jeanne et Morvan ont dégusté de délicieuses crêpes sur le Champs de Mars, le 2 février 1930.

CHAPITRE 2

Jeanne et Joseph sont en vacances sur la plage de Saint Lunaire, l’été 1951 et ramassent un coquillage.

CHAPITRE 3

Philippe demande en mariage Jeanne au Thabor, c’est le jour de Noël. Bien sûr elle dit « oui » en recevant la bague en aluminium.

CHAPITRE 4

Au cours de l’hiver 1956, Jeanne entend une émission sur l’affaire Dreyfus, elle prends la décision de rédiger un livre sur le sujet.

CHAPITRE 5

Le fils aîné de Jeanne né pendant l’automne, il est baptisé à l’Hôtel Dieu.

 

ÉQUIPE 3

CHAPITRE 1

Le 2 février aux Champs de Mars, Jeanne a mangé des crêpes toutes chaudes qui sortés du Billig de Morvandiau.

CHAPITRE 2

Joseph Chopin, un vendeur de souvenirs à Saint Lunaire avec qui elle respirait la mer à l’été 1954.

CHAPITRE 3

Aux Tombées de la Nuit, Jeanne a perdu la bague de Philippe au Thabor.

CHAPITRE 4

Durant l’hiver 1956, Jeanne a vu une radio diffusion le procés Dreyfus.

CHAPITRE 5

A l’automne en présence de son aîné, elle reçoit son bonnet de baptême à l’Hôtel-Dieu où elle fût baptisée et le touche fièrement.

ÉQUIPE 4

CHAPITRE 1

Le 2 février 1930, Jeanne et son frère Morvan se promenaient sur le Champs de Mars et ils dégustèrent une crêpe acheté à un marchand ambulant équipé de son bilig.

CHAPITRE 2

L’été 1951, Jeanne est partie en vacances avec Joseph Chopin. Ils ont été à Saint Lunaire pour profiter de la plage et respirer l’air iodé.

CHAPITRE 3

Jeanne se souvient de la demande en mariage de Philippe,  dans le parc du Thabor à Noël.

CHAPITRE 4

Jeanne e souvient des rues couvertes de neige de l’hiver 56. L’hiver où elle a entendu cette émission de radio sur l’affaire Dreyfus qui lui à donné l’idée de ce livre qui a lancé sa carrière d’écrivain.

CHAPITRE 5

Jeanne se souvient des douleurs de la naissance de son fils aînés, en automne à l’Hôtel Dieu

 

ÉQUIPE 5

CHAPITRE 5

Je me souviens parfaitement du premier cri de mon premier Morvan lorsqu’il est né à l’Hôtel Dieu. Les feuilles pourpres et terre de sienne tombaient lassivement le jour de son baptême.

 

ÉQUIPE 6

CHAPITRE 1

Jeanne he deus graet krampough gant adr gant ur bilig ha debret he deus anezhe gant Morvandiau er Thabor. En ugentved kandved d’un z a viz chwevrer bennak. Gant ar spi e vo kavet an huñvre-se ar gwellañ ganeoc’h ! Ken ar wech all,

ÉQUIPE 7

CHAPITRE 1

A l’instant où je pénètre dans la cuisine, les souvenirs m’assaillent. En effet une délicieuse odeur de crêpes encore chaudes flotte dans l’air. Je respire longuement la saveur sucrée de mon enfance, et me voilà en train de contempler maman de dos, ravissante dans son tablier rouge. Elle s’active autour du Bilig et je frissonne encore de plaisir en apercevant les pots de confiture maison alignés sur le buffet. Je me revois petite fille accoudée à la fenêtre, contemplant les bâtiments illuminés du Champs de Mars. 2 février 1940. Début de la guerre et pourtant le bonheur de posséder des denrrées  aussi précieuses que le jour : le beurre.

ÉQUIPE 8

CHAPITRE 1

Tout le monde m’appelle Jeanne mais en fait ce n’est pas celà mon prénom. Je cherche la clef, une femme me dit : Bremañ n’ouzon ket ken nag awiell na rimadeel ha kement se ‘ro din poan benn.

Roit din an alwouezh, gant an amazer me ‘ouveo. Grig, marw eo Tanig. *

Lou RAOUL

*Maintenant, je ne sais plus ni évangile, ni comptines et celà me donne vraiment mal à la tête. Donnez-moi la clef, avec le temps, je saurai. Silence, la petite Jeanne est morte.

ÉQUIPE 9

CHAPITRE 1

Un sombre soir d’hiver, plus exactement le soir de la Chandeleur 1930, Jeanne et son frère Morvan quittèrent la maison familiale pour rejoindre le fest-noz se déroulant aux Champs de Mars où des étales de crêpes c’étaient installées.

CHAPITRE 2

Photos, Joseph, Saint Lunaire, été 1954, océan

CHAPITRE 3

Ayant l’impression de reconnaitre le braillement du paon, Jeanne se souvient soudain de l’un des plus beaux jours de sa vie. cet après midi de Saint Valentin 1960 au Thabor, où Philippe lui offrit cette bague qu’elle ne peut plus porter, synonyme de son amour.

CHAPITRE 4

Radio, Alfred Dreyfus, Bibliothèque, Hiver 1956, vue

CHAPITRE 5

Bonnet de baptême, l’ainé, Hôtel Dieu, Automne, toucher.

ÉQUIPE 10

CHAPITRE 2

Saint Lunaire,  1951

CHAPITRE 3

Thabor

CHAPITRE 4

Bibliothèque, vue

CHAPITRE 5

Bonnet de baptême, Brisingr, printemps

ÉQUIPE 11

CHAPITRE 1

Bilig, Morvan, Champs de Mars, Galettes

CHAPITRE 2

Saint Lunaire, été 1954

ÉQUIPE 12

CHAPITRE 1

Bille, Morvandiau, champs de Mars, goût de crêpes

CHAPITRE 2

Photographies, Joseph Chopin, Saint Lunaire, été 1960, Odeur d’iode

CHAPITRE 3

Bague, Philippe, parc du Thabor, Saint Valentin, ouïe

CHAPITRE 4

Radio, Dreyfus, Bibliothèque, Hiver 1956, vue

CHAPITRE 5

Bonnet, l’aine, Hôtel Dieu, Automne, toucher

ÉQUIPE 13

CHAPITRE 1

Bilig, Morvan, 2 février 1930, Champs de Mars, Galettes

CHAPITRE 2

Cartes postales, Joseph Chopin, Saint Lunaire, été 1954, la mer

CHAPITRE 3

Philippe, Thabor, Saint Valentin, ouïe

CHAPITRE 4

Radio, Alfred Dreyfus, bibliothèque, hiver 1956, vue

CHAPITRE 5

Bonnet de baptême, Eldest, Hôtel Dieu, Automne, toucher

ÉQUIPE 14

CHAPITRE 2

Cartes Postale, Joseph Chopin

ÉQUIPE 15

CHAPITRE 1

Crêpes

CHAPITRE 2

Cartes postales, Joseph Chopin, Saint Lunaire

 

« Le Livre de Jeanne » Souvenirs D’Outre-tombe

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SOUVENIRS

D’OUTRE TOMBE

LE LIVRE DE JEANNE


2 FÉVRIER 2018

 

Préface:

Souvenirs d’Outre Tombe est une création de la Guilde de Bretagne et de la Bibliothèque des Champs Libres. Nos équipes sont heureuses de vous avoir fait jouer, réfléchir et peut-être redécouvrir l’espace des Champs Libres dans le cadre de « Jardins d’hiver »

En écrivant votre version des souvenirs de Jeanne, vous avez réussi à libérer Jeanne de son état de fantôme.

Elle vous livre dans les pages qui suivent les évènements tels qu’elle les a vécu.

 

Vous pouvez retrouver les premières apparitions de Jeanne aux Champs Libres ici:

Apparition caméra de surveillance

Apparition musée Henri Pollès

Teaser de l’animation

 

Les photos de l’événement seront disponibles sur la page Facebook de la Guilde de Bretagne.

 

Remerciements:

La Guilde de Bretagne et Les Champs Libres vous remercient vivement de votre participation !

La Guilde de Bretagne remercie

  • les Champs Libres pour nous avoir fait de nouveau confiance dans ce projet ludico culturel.
  • ses bénévoles : Amélie, Aurélie, Emmanuelle, Gaëlle, Ingrid, Marie, Christian, Manu, Patrick, Tristan et Xavier.
  • les Péons de la Lumière pour la réalisations des teasers et indices vidéos ainsi que Christian Estévez pour le reportage photo
  • Stéphanie « De capes et d’aiguilles » pour la conception et réalisation de la robe de Jeanne.

L’histoire

“Une grande soeur doit veiller sur son frère”. C’est ce que me disait ma mère, en me montrant avec tendresse la photographie de son accouchement. On pouvait l’y voir, radieuse, avec deux bébés lovés contre elle, dans une symétrie presque parfaite.

Morvan a toujours eu du mal avec l’idée que je sois l’aînée, même si ça n’était que de quelques minutes. En tant que garçon, il voulait constamment être celui qui me protégerait.

Mais la vérité, c’est que j’avais autant besoin de lui qu’il avait besoin de moi.

Je me souviens encore, quand nous étions tout jeunes. Nous marchions ensemble dans les vergers, à la recherche de branches assez basses pour nous laisser attraper les pommes. Nous finissions souvent avec Morvan qui me faisait la courte échelle pour attraper les précieux fruits, avant de partir en courant une fois nos trésors dérobés.

Prenant garde à ne pas nous faire repérer, car on nous aurait alors grondés, nous allions jusqu’à la cabane à outils de la ferme. Nous nous asseyions à l’ombre et consommions alors notre festin, plus heureux d’avoir ensemble perpétré un forfait que de l’objet de celui-ci.

 

Si l’un de nous venait à tomber dans sa course, l’autre l’aidait à se relever. Lorsque Morvan s’est blessé au genou, j’ai utilisé mon mouchoir pour panser sa plaie. Quand je suis tombée dans des orties, il savait quelle plante mettre sur mes rougeurs pour calmer l’irritation. Mes souvenirs d’enfance sont tous remplis de moments partagés avec mon jumeau.

 

Quand nous avons été séparés par la guerre, ce fut un déchirement. Bien sûr, ma vie a continuée et la sienne aussi, mais ce n’était plus comme avant. L’armée a emporté mon frère au loin, puis les évènements m’ont forcée à fuir à l’étranger. Je sais que les angoisses qui m’étreignaient parfois subitement à cette période n’étaient pas liées qu’à ce que je vivais, moi, en Angleterre où j’avais émigré. Il m’arrivait de ressentir des choses sans raison apparentes et je savais alors que Morvan était en danger. Un jour, j’ai eu un serrement au coeur tellement violent que j’ai dû me raccrocher à la table basse pour ne pas tomber. Mon mari était plus qu’inquiet, mais pas pour les même raisons que moi. Je savais que quelque chose d’horrible venait d’avoir lieu.

Et puis plus rien. Du moins, plus qu’une sensation diffuse, comme un engourdissement. Quand nous avons pu rentrer en France, on m’a dit que Morvan était mort, avec tout son bataillon. J’étais dévastée, mais, en même temps, je ne pouvais y croire. Ils n’avaient pas son corps à me montrer pour me le prouver. Et j’avais toujours cette sensation diffuse…

 

L’aîné de mes garçons ne tarda pas à naître et je le baptisais du nom de mon frère. Comme un hommage, un appel secret dans mon coeur à l’univers pour qu’il me ramène mon jumeau… ou m’aide à en faire le deuil.

Femme au foyer, la gestion de la maisonnée et l’éducation de mes trois enfants me prit beaucoup de temps et m’empêcha de partir sur les traces de mon Morvan. Toutefois, cela me permit d’assouvir une de mes passions : la lecture. Quand les petits furent assez grands pour être scolarisés, je montais un club littéraire féminin à Rennes et me fit ainsi de très chères amies. A force de lire me vint l’envie d’écrire : j’avais moi-même de nombreuses choses à raconter ! Des choses du quotidien sur notre vie ici, mais aussi des vérités du passé à révéler. Ainsi, tout au long d’un travail d’investigation poussé qui me prit 10 années, j’ai rédigé une série d’articles sur l’affaire Dreyfus, qui reste encore aujourd’hui une des oeuvres dont je suis le plus fière.

En parallèle, mon frère n’ayant toujours pas refait surface, je me faisais à l’idée du fait qu’il ait pu périr… mais il avait beau y avoir une tombe vide à son nom dans notre village natal, cela ne me suffisait pas. J’entrepris des recherches, écrivit milles et un courrier aux administrations, aux familles des membres du bataillon où avait officié Morvan, pour tenter d’avoir une piste. Déterminer où exactement il était censé avoir été tué… et m’y rendit, sans grande conviction, pour tenter de faire le deuil.

Tout cela, j’essayais de le faire assez discrètement. Mon bien-aimé Philippe et nos enfants considéraient en effet que mon “obsession” pour mon frère n’était pas saine. Peut-être avaient-ils raison… toujours est-il que quand on a un tel lien avec quelqu’un, il ne peut pas disparaître aussi facilement. Je finis par écrire un livre, qui ne fut jamais publié, et racontant l’histoire de Morvan telle que j’avais pu la retracer.

Cela me permit de tourner la page.

 

A l’aube de mon 50ème anniversaire, je proposais à mon mari d’ouvrir une boutique à Rennes. J’avais envie de travailler et quoi de mieux que de vendre notre cidre nous-même ? Je pris un grand plaisir à choisir la décoration et l’agencement de notre commerce. Ma petite Léonore vint même m’aider à le tenir pendant quelques années. Comparée à notre activité principale de producteur, la vente aux particuliers rapportait peu, mais quel plaisir de découvrir de nouvelles personnes à chaque tintement du carillon de la porte !

 

Cela dura près de vingt ans avant que nous la revendions et que Philippe et moi allions prendre une retraite plus posée. Enfin, au niveau professionnel du moins, car cela ne nous empêcha pas de faire de nombreux voyages en Angleterre, notamment dans les villes qui nous avaient accueillies pendant la guerre.

 

J’eu le temps de devenir grand-mère, puis arrière-grand-mère, avant que mon mari ne décède à l’âge de 82 ans. Il me manque toujours depuis. Heureusement, notre famille était majoritairement restée à Rennes et j’avais toujours un jeune visage pour passer me rendre visite à la maison au moins une fois par semaine.

 

Nous sommes en décembre 2017 à présent et je sens la fin proche. J’ai toujours toute ma tête, Dieu merci !, mais je me sens faiblir. Cela fait des années que mes mouvements sont devenus lents et que je demande à mes proches de répéter plus fort lors des discussions. Mais là, c’est différent. Je pense que je ne passerais pas Noël, mais je l’accepte. J’ai bien vécu et je laisserais nombre de belles choses derrière moi. Mais alors, pourquoi ai-je tant envie d’écrire à nouveau ? Pourquoi est-ce que je couche tout cela sur le papier ?

La Chandeleur

 

-Jeanne, arrête de courir ! Morvan, reste à côté de moi !

La voix de maman résonne à mes oreilles et j’échange un regard dépité avec mon frère, avant que nous ne nous ne fassions demi-tour. Nous trottinons sur les pavés de cette rue immense. On n’en a pas de pareille au village.

Papa se tient bien droit dans ses habits de ville et maman est magnifique dans sa jolie robe bleue qui dépasse de son beau manteau blanc.

D’une main, elle nous ramène Morvan et moi, dans son giron.

-Pourquoi on ne peut pas jouer maman ? je chouine.

-On a déjà 9 ans ! proteste mon frère. On ne va pas se perdre.

-Ca suffit les gérémiades !

Le ton est sec, autoritaire. Immédiatement nous cessons toutes plaintes. Le regard sévère de notre père nous fait baisser les yeux, penauds, et nous poursuivons notre route en silence.

 

Au bout d’un moment, ma mère prend la parole :

-J’ai hâte de voir à quoi va ressembler la nouvelle boutique, commente-t’-elle. Peut-être pourra-t’on avoir un aperçu de ces fameux meubles en béton ? Ils ont déjà dû en ammener quelques uns, comme ça ouvre la semaine prochaine.

-On verra bien, fait placidement papa. S’ils sont déjà là, je suis sûr que M. Jean acceptera de te les montrer. Avec tout ce que nous lui avons déjà acheté par le passé, il nous fera bien cette gentillesse.

 

J’arrête rapidement de suivre la conversation, perdue que je suis dans l’observation des grands arbres qui bordent notre route. Ils sont tous nus, dépouillés de leur feuillage, en ce dimanche de février.

Morvan tire sur ma manche et me désigne une vieille dame courbée dans un manteau de fourrure plus épais qu’elle. Elle promène un caniche dont le pelage semble faire écho à celui de sa maîtresse.

Je rentre le cou et plisse les yeux dans une caricature grossière, faisant pouffer mon jumeau.

 

Et puis, nous arrivons sur l’esplanade du champs de mars. L’envie de faire la course est forte, je le vois à l’agitation de Morvan, mais l’interdiction stricte de nos parents nous dissuade de nous lancer. Je lui prend le bras pour lui chuchoter quelque secret, dont le souvenir ne me restera pas, quand une odeur m’interpelle. Je lève le nez, sans me rendre compte que je m’arrête.

Mon frère m’imite et, simultanément, nos yeux s’écarquillent avant qu’un large sourire ne se dessine sur nos lèvres. Nos regards se croisent. Il est de ces instants, dans la vie de jumeaux, où les mots sont superflus. Mais nous les prononçons quand même :

-Caramel…

-… au beurre salé !

 

Où est-il ? Regard à droite, regard à gauche… Là ! Dans une petite baraque de bois à une vingtaine de mètres, une femme étale de la pâte à crêpe sur un billig. Une épaisse fumée blanche s’élève dans le froid depuis sa maisonnette, comme une balise pour mieux nous indiquer la position où nous rendre.

S’il fallait un signe du destin supplémentaire, une petite fille et ses parents croisent à cet instant notre route. La fillette a une crêpe toute fraîche en main, émanant une forte odeur de caramel chaud.

 

-Maman, maman ! Je peux avoir une crêpe ? S’il-plaît !

-Moi aussi, maman !

En un éclair, nous nous sommes accrochés à la robe de notre mère, les yeux brillants de gourmandise et notre air le plus attendrissant au visage.

Pauvre maman. Heureusement qu’elle a l’habitude de ses enfants ! Je ne doute pas qu’elle ait anticipé ce qui allait se produire dès que l’odeur de notre gourmandise préférée s’est faite sentir.

Elle caresse mes cheveux dans un soupir mais, à son sourire, je sais qu’elle est déjà conquise.

-S’il-te-plaît…

Elle adresse un regard interrogateur et malicieux à Papa. Immédiatement, Morvan et moi filons à ses jambes, dans une chorégraphie déjà maintes fois répétée par le passé.

-On sera très sages.

-On en mettra pas partout !

Il a son air indéchiffrable. Une éternité passe, ou peut-être juste une seconde, avant qu’il ne nous adresse à son tour une moue attendrie. C’est gagné !

-Allez, c’est d’accord.

Grands cris de joie.

 

Nous sautillons comme des puces pendant tout le temps de la préparation. Sur la pointe des pieds, nous observons la préparation des crêpes en nous léchant les babines.

Quand nous les avons, Morvan en prend une grande bouchée, mais je garde la mienne en main un instant. Je ferme les yeux et j’inspire. Ce moment est délicieux. Je veux m’en rappeler, toujours. Surtout de cette odeur extraordinaire de caramel au beurre salé.

La Plage

 

Le vent marin souffle à mes oreilles et fait voler mes cheveux que j’ai lâché pour l’occasion. Devant moi, Philippe joue avec nos deux garçons tandis que mes beaux-parents s’évertuent à faire enfiler son maillot de bain à notre petite Léonore. Ma belle-mère m’adresse un sourire entendu pour m’inciter à aller prendre un peu de temps pour moi et me balader.

 

Elle est adorable ! Il faut dire que je n’ai pas eu l’occasion de faire une pause au calme dernièrement et son aide est plus que bienvenue.

 

Le sable chaud me caresse la plante des pieds à chaque pas alors que je m’approche d’une rangée de marchands ambulants, sur cette belle plage de Saint-Lunaire. Le soleil et le ciel bleu sont comme deux gardiens bienveillants de ce moment de paix. J’ai bien envie de flâner à mon rythme et pourquoi pas m’acheter quelques douceurs caramélisées…

 

Je passe devant les divers étales. Il y a de tout : de petites figurines en coquillage, des bijoux artisanaux, des cartes postales… Je m’attarde sur celles-ci et fait défiler les images dans mes mains. Découvrir de nouveaux visuels est toujours un plaisir.

Des paysages sauvages incroyables se succèdent, puis des architectures singulières, comme ces maisons en pan de bois qui se couchent doucement les unes sur les autres… et soudain, une vue familière qui me fait stopper net.

L’image est celle d’un homme, droit, en haut d’une falaise, un jour d’orage. Le souvenir me ramène plus de vingt ans en arrière quand mon frère et moi l’avions aperçue dans une boutique en ville. Elle nous avait laissé une impression des plus fortes : c’était comme si cet homme attirait à lui seul toute la force de la nature et la rage de la mer. Comme s’il les laissait fondre sur lui sans crainte. A plusieurs reprises pendant les mois qui ont suivi, nous nous étions amusé à l’imiter.

Côte à côte, Morvan et moi nous mettions face à la Vilaine, les bras ouverts, main dans la main, imaginant à voix haute comme la pluie pourrait d’un coup se mettre à tomber et le fleuve se déchaîner, prêt à nous avaler. Nos mains se serraient alors plus fort tandis que nous faisions face, dans notre rêve éveillé, à la fureur des éléments. Mais ensemble, rien ne pourrait jamais nous faire bouger.

 

Ce souvenir étreint mon coeur et je donne un sou au vendeur pour emporter l’image avec moi. Alors que je retourne vers ma famille, je ne peux m’empêcher de me sentir triste. Mes yeux s’attardent sur la carte postale. Morvan… Est-ce que tu as des enfants, toi aussi ? Est-ce que tu les emmènes à la plage, par jour de grand vent, pour leur montrer combien la mer est grande, belle et dévorante… ?

 

Je déglutis et sens les larmes me monter aux yeux. Il faut que je me calme. D’une grande inspiration, j’absorbe l’air marin et à l’expiration je sens déjà mes épaules commencer à se détendre. Aller, une bouffée de plus. Que j’aime cette odeur d’iode ! Elle décrasse les poumons, nettoie ma tristesse… J’expire à nouveau et c’est comme si l’émotion négative s’évacuait avec l’air.

 

Mon frère, tu resteras toujours dans mon coeur, mais ton absence m’angoisse, je ne peux te laisser hanter mes pensées si souvent…

Mon regard se pose à nouveau sur le souvenir d’enfance que je tiens dans ma main et l’idée s’impose d’elle-même. Je vais lui écrire. Sur cette carte postale. Je ne saurais pas où l’envoyer, mais au moins je pourrais y coucher ce que je ressens. Mais pas maintenant.

 

J’ai à peine le temps de glisser l’image dans mon sac que Celyan, mon petit de 6 ans déjà, se jette dans mes bras en courant, tout ruisselant d’eau. Et son grand frère arrive ! Vite, une serviette, ou je vais finir trempée !

La Saint Valentin

 

Le gravier crisse au contact de mes pas et de ceux de Philippe. Ce son a quelque chose d’apaisant, sans doutes parce qu’il signifie que ça y est, nous ne sommes plus que tous les deux.

Le froid est omniprésent dans le parc du Thabor en ce jour de Saint-Valentin, mais je ne le ressens pas. Mon coeur est empli d’une douce chaleur : celle qui étreint un coeur enamouré.

Je tourne la tête et, le rose me montant aux joues, adresse un sourire à Philippe. Son visage, illuminé seulement par l’éclairage diffus du parc et les rayons de la Lune au-dessus de nous, me renvoie aux souvenirs d’un peu plus tôt dans la soirée.

 

J’avais déjà eu bien du mal à tenir en place en me préparant pour ce rendez-vous, lors du choix de ma toilette et la préparation de ma coiffe. J’étais excitée comme une puce !

Cependant, je ne pouvais m’empêcher d’avoir le coeur serré en passant la porte, escortée de mon chaperon. J’aurais tant voulu que Morvan soit là pour partager cela avec lui… S’il n’avait pas dû partir le mois dernier pour son service militaire, c’est lui qui m’aurait accompagnée et confiée à Philippe.

Sur le chemin, j’aurais été intarissable et je sais qu’il se serait amusé, tout en étant ravi pour moi, de me voir aussi énergique.

Ce sentiment s’est toutefois vite dissipé lorsque j’ai aperçu mon rendez-vous. Très élégant dans une tenue de velours que je ne lui avais encore jamais vu, le jeune homme de deux ans mon aîné paraissait grandi par la coupe de sa veste et de son pantalon. Toujours galant et attentionné, comme à chaque instant depuis les trois mois que nous nous fréquentons, il m’a offert son bras dans un compliment.

Nous sommes allés dîner dans un des meilleurs restaurants de la ville, où l’ambiance était intime. D’autres couples passaient aussi là leur Saint-Valentin aux chandelles. De discussions passionnantes en moments de complicité, nous avons terminé le repas et sommes sortis pour aller marcher au parc du Thabor.

 

Le regard brillant de Philippe, tourné vers moi, me ramène au moment présent.

-Viens, me dit-il dans un sourire. Il y a quelque chose que j’aimerais te montrer.

Prenant ma main, il me guide au travers des allées endormies du parc. J’entends enfler le son d’une musique… y aurait-il un orchestre ? Un bal ?

Les violons et les flûtes semblent jouer un air populaire que je ne parviens pas à identifier. Mais il faut dire que mon esprit est ailleurs, tout à la sensation de ma main gantée tenue par celle de Philippe.

Enfin, nous arrivons à la source du bruit : le grand kiosque qui trône au milieu du parc. Tout illuminé de lanternes, une demi-douzaine de musiciens y président, faisant chanter les cordes et les bois. De nombreux couples sont déjà là, dansant avec entrain et plaisir dans ce lieu enchanteur, comme hors du temps.

La symphonie nous enveloppe et immédiatement je me sens transportée. C’est alors moi qui tire sur la main de mon compagnon que je tente d’entraîner, impatiente de rejoindre le bal. Mais il me retient.

Interloquée, je me retourne et le vois poser un genou à terre.

 

Qu’est-ce qu’il fait ?

 

La surprise laisse place à l’émotion quand je le vois mettre la main dans sa poche et en sortir un écrin. Je sens mes yeux s’écarquiller malgré moi et porte une main à ma bouche.

-Jeanne, commence-t-il, d’un ton solennel. Depuis que j’ai fait ta connaissance, je ne suis plus tout à fait le même. Mes pensées vont tout à toi, quelle que soit la situation. Les objets que je croise, les situations que je rencontre, je me dis “cela plairait à Jeanne” ou “qu’est-ce qu’elle en penserait ?”. Ma famille me dit que j’ai tendance à sourire en regardant dans le vide, alors qu’en fait, je pensais à notre prochaine rencontre. Depuis trois mois, je me sens plus heureux et c’est grâce à toi. Tu me comprends, je te comprends aussi… enfin…

Il rit.

-… je crois. Parfois tu pars dans des raisonnements qui me dépassent. Et j’aime ça.

Ma vision se trouble. Est-ce une larme qui roule sur ma joue ? Je la chasse en reniflant, un sourire ému au visage. Alors, il ouvre l’écrin.

Il fait nuit, les lanternes sont encore loin et on ne devrait y voir goutte, mais c’est tout l’inverse. Sous l’éclat des étoiles, le petit diamant de la bague qu’il me tend brille de milles feux.

-J’ai envie que ça continue. Je veux vivre ça tous les jours…

Sa gorge se serrant sur la fin, il toussote pour éclaircir sa voix, dans un sourire gêné, avant de reprendre :

-Jeanne… veux-tu m’épouser ?

Trop d’émotions d’un coup ! Le mot ne sort pas, il reste coincé dans mon gosier. Un peu ridiculement sans doutes, je bafouille et hoche fermement la tête avant d’enfin réussir à lâcher un grand :

-Oui ! Oui je veux t’épouser !

Je me jette dans ses bras, et nos lèvres se scellent dans un baiser romantique.

Ce souvenir, je le sais déjà, restera dans les plus beaux de mon existence.

 

L’ Affaire Dreyfus

 

Février 1956. Je souffle sur mes mains gelées avant de me frictionner les bras. J’avais oublié comme il pouvait faire froid à Rennes à cette période de l’année. Un rapide regard à l’extérieur et je ne vois que du blanc, partout, en contraste avec le cadre de bois sombre de ma fenêtre. La neige tombe à gros flocons depuis déjà plusieurs jours, pour le plus grand plaisir des enfants qui me racontent chaque soir les épiques batailles de boules de neige qu’ils ont menées dans la cour de récréation.

Confinée chez moi, réchauffée par un bon feu de cheminée et un châle de laine, j’écoute la radio pour tuer le temps. Les informations semblent tourner en boucle sur la vague de froid qui touche toute la France, me donnant presque l’impression d’être assiégée dans ma propre demeure.

 

Quel ennui ! Du regard, je parcours le salon, à la recherche de quelque activité. Ma tasse de thé m’attend sur la petite table près de la bibliothèque. De la fumée s’élève doucement du liquide ambré et passe devant les rangées de livres. Bien que réticente à l’idée de quitter la proximité du foyer, je me lève tout de même pour récupérer mon breuvage et un roman, à mon sens assommant, que j’essaye de terminer depuis déjà deux semaines. Je me cale dans un fauteuil et prend mon courage à deux mains…

 

“Ca manque vraiment de substance…” je ne peux m’empêcher de penser. “Ou bien, est-ce que je deviens difficile à force de lire autant ? Quand j’écrirais quelque chose, moi, je ferais en sorte que cela soit passionnant !”

L’horloge sonne 14h. Quoi, déjà ? J’ai dû m’assoupir, bercée par le crépitement des flammes dans l’âtre. Ma lecture est tombée à mes pieds et ma tasse est froide. Alors que je me lève pour remuer les bûches, je réalise que c’est la fin d’une émission à la radio. Les souvenirs embrûmés de mon sommeil me reviennent. Ca parlait de Dreyfus. Mais bien sûr ! Cette année ce sont les 50 ans de son acquittement. La léthargie dans laquelle j’étais plongée semble soudain s’effacer. Les idées fusent et je sens un engouement me prendre aux tripes. J’ai mon inspiration ! Je vais écrire sur l’affaire Dreyfus.

Comme un bolide, je me précipite dans l’entrée et attrape mon manteau, l’esprit déjà ailleurs. C’est parfait, oui, vraiment ! Ne suis-je pas à l’endroit idéal ? Rennes, la ville qui l’a vu naître mais qui l’a aussi tourmentée. Les archives doivent regorger d’informations concernant son incarcération, son procès… L’écharpe à peine accrochée autour du cou, mon bonnet encore à la main, j’ouvre grand la porte et emprunte le chemin de la bibliothèque municipale. Comme si le climat bénissait mon projet, le vent s’est apaisé et la neige tombe avec moins de violence.

Cela ne m’empêche toutefois pas d’être frigorifiée lorsque j’atteins ma destination. Heureusement, une fois sur place, l’entrain, la proximité des livres et surtout un petit réchaud permettent à une douce chaleur de gagner mon coeur et mon corps. Ici, tout est calme. Mais pas un calme mort, comme à l’extérieur où tout semble éteint. Un calme vivant, agréable, comme un jour de marché ensoleillé place des lices.

Armée d’un stylo et de papier, je passe le reste de ma journée à fouiller les vieux journaux et étudier les livres déjà publiés sur l’affaire. A chaque nouvelle lecture, je me passionne un peu plus. Mes notes se font plus rapides, mon écriture moins propre. Je trace des flèches d’un passage à l’autre, relie entre eux des éléments, et vois tant de matière à développer que j’en ai par moments le tourni.

Le bibliothécaire m’invite à partir : j’ai fait la fermeture. Je rentre chez moi avec nombres de feuillets sous le bras. Mais à mesure que l’image douce et réconfortante de la bibliothèque laisse place aux quais blancs et froids de la ville, un doute grandissant me gagne. Vais-je parvenir à aborder l’affaire sous un angle nouveau ? Saurais-je apporter quelque chose aux lecteurs, une vraie pierre à l’édifice de la littérature ? Je ne veux pas écrire un énième livre relatant simplement l’histoire de Dreyfus…

De retour chez moi, je suis accueillie par mes enfants, qui me sautent au cou avant même que j’ai eu le temps d’ôter mon manteau. Une bise à chacun, sans oublier Philippe qui est aussi rentré. Je m’arrange avec lui pour avoir la soirée tranquille dans le salon : je veux continuer sur ma lancée tant que je suis toujours motivée.

 

Le souper passé, retour dans ma pièce fétiche, auprès de la cheminée. Le rougeoiement des flammes et l’odeur de bois brûlé dessinent un sourire sur mes lèvres. J’aime tellement cette ambiance ! Il ne manque plus qu’un peu de musique…

 

Je tourne le bouton de la radio et aussitôt le piano me transporte. Ce soir, ils diffusent un concert de l’orchestre national de la RTF. Pierre Sancan y joue comme soliste. Cet homme est un virtuose, ni plus ni moins. Je l’ai découvert avec le film “Les malheurs de Sophie”, oeuvre que son talent a, à mon sens, véritablement transcendé.

Assise dans le fauteuil, je réalise que je n’ai pas envie d’écrire finalement. J’ai envie de profiter de ce moment. Mes épaules se relâchent et je laisse les douces mélodies de l’orchestre me transporter. Au fur et à mesure que le concert avance, les délicates notes du pianiste viennent, comme un baume, apaiser les doutes et les craintes que je pouvais avoir.

 

Après une heure et demie de féérie auditive, l’orchestre se tait sous un tonnerre d’applaudissements radiophoniques et je vais me coucher. En me glissant aux côtés de mon mari, je me sens emplie d’une sereine énergie. Demain, mon travail d’écriture commencera et je sais que je le mènerais à bien.

La Naissance

 

La lumière dorée du Soleil trace deux traînées dans la pièce blanche avant de tomber sur mon visage et m’éblouir. Je plisse les yeux, mais cela ne me dérange pas. Il faut dire que je sors de bien pire.

Le travail a duré quatres heures. Quatres longues heures que j’ai passé dans la partie réservée aux mères filles de l’hôpital. J’étais estomaquée quand on m’a annoncée que ce serait là que j’accoucherais. J’avais beau être en train de me tenir le ventre, à gémir de douleur à cause des contractions, j’ai tout de même eu la force d’insister pour chercher à aller dans la section des femmes mariées, car je le suis ! Mais cette aile de l’Hôtel Dieu était malheureusement encore en pleine reconstruction à cause des bombardements de la guerre.

Cela m’a fait relativiser et j’ai essayé de me détendre : après tout, j’étais dans le bâtiment : c’est l’essentiel. Là où ma propre mère a accouché de mon frère et moi. Donner naissance ici, à mon enfant, était primordial pour moi.

 

Le travail en lui-même, bien que m’ayant semblé durer une éternité, s’est bien passé : je suis en pleine santé et mon bébé aussi. J’aurais toutefois donné n’importe quoi, allongée sur la table, les pieds à l’étrier, pour que cela aille plus vite.

Les élancements de douleur étaient insoutenables. Cela m’a fait pensé à Morvan. Quand j’ai ressenti cette terrible souffrance, ce choc dans la poitrine, le jour où son bataillon a été décimé… aujourd’hui, s’il est toujours en vie, je suis sûre que l’épreuve que j’ai traversé a du lui faire un mal de chien à lui aussi.

Mais bien vite, le médecin m’a ramenée à la réalité concrète de ma situation en me criant : “Poussez, madame ! Poussez !”.

J’aurais voulu que Philippe soit là. Pour lui tenir la main. Je lui aurais sans doutes broyé quelques phalanges… ou ma mère. Dieu, qu’elle avait raison quand elle me disait, à mon entrée dans l’adolescence : “Les règles, Jeanne, ce n’est pas grand chose. Attends d’avoir accouché…”

 

Je les verrais tous deux bientôt cela dit : la sage-femme est partie les chercher. Mais en attendant…

-C’est juste toi et moi… je murmure avec douceur au petit être lové contre mon sein.

Mon index touche son nez et il s’agite légèrement, les yeux fermés. Je remonte sur nous le châle en laine qui nous réchauffe. Ce châle, tricoté par ma grand-mère, offert à ma mère et qui nous avait enveloppés mon frère et moi il y a vingt-cinq ans. Cette pensée m’apaise et me fait plaisir : je m’inscris dans quelque chose, la continuité d’une histoire familiale.

-Et aujourd’hui, cette étoffe protège un autre petit Morvan…

Ma pensée est sortie à voix haute, tandis que je caresse affectueusement le poing fermé de mon nouveau-né endormi. Orné d’un bracelet de plastique, les lettres du prénom de jumeau et à présent de mon fils, indiquent le patronyme.

 

Nous en avions longuement discuté avec Philippe. A vrai dire, c’est lui qui a eu l’idée de nommer notre enfant ainsi : pour faire un hommage à mon frère, car il sait à quel point je l’aimais. Je n’étais pas sûre de le vouloir : pour moi, Morvan était toujours en vie.

Les mois passant, ce n’est pas que j’ai changé d’avis mais… il n’est toujours pas rentré. Il n’est pas là aujourd’hui pour voir son neveu. Et quand on m’a demandé le prénom du petit, la réponse est sortie toute seule. J’ai besoin d’un Morvan dans ma vie. Mon regard admire les joues roses et rondes de mon enfant et je ne peux me retenir de déposer un tendre baiser sur son front.

-… tu es définitivement le plus beau de tous.